Lire les écritures anciennes : une initiation à la paléographie des archives

Un acte de baptême de 1650, un contrat de mariage sous Louis XV, un registre de l'an III : généalogistes et curieux d'histoire locale finissent tous par buter sur une page illisible. Ce n'est pas une affaire de don. La paléographie, l'étude des écritures anciennes, s'apprend comme une langue : en reconnaissant des formes, des habitudes de scribe et des formules qui reviennent. Voici de quoi commencer.
Pourquoi les actes anciens sont-ils si difficiles à lire ?
La difficulté tient rarement à la langue. Depuis l'ordonnance de Villers-Cotterêts d'août 1539, les actes de justice et les actes notariés sont rédigés en français, et la même ordonnance demande aux curés de tenir des registres des baptêmes. L'ordonnance de Blois, en 1579, y ajoute les mariages et les sépultures. Le français de ces actes a vieilli, mais il reste compréhensible une fois les mots déchiffrés.
Ce qui arrête le lecteur, c'est la main. Un curé de campagne, un clerc de notaire ou un greffier écrivaient vite, pour eux-mêmes ou pour des collègues habitués aux mêmes conventions. Ils liaient les lettres, abrégeaient les mots fréquents, employaient des formes que l'école ne nous a pas apprises. S'y ajoutent l'état du document (encre pâlie, papier taché, reliure qui avale la marge) et la qualité de la numérisation.
Les grandes familles d'écritures, du XVIe au XIXe siècle
Repérer à quelle famille appartient une écriture permet de savoir à quoi s'attendre. En simplifiant beaucoup, on rencontre dans les archives françaises :
- La cursive gothique, ou « secrétaire », au XVIe siècle et encore au début du XVIIe. Descendante des écritures de chancellerie de la fin du Moyen Âge, elle est rapide, très liée, avec des boucles et des formes de lettres déroutantes. C'est souvent la plus redoutée des débutants. Les écritures de livre de la même époque, plus posées, sont présentées dans notre article sur la gothique textura et ses sœurs.
- L'italique et la bâtarde, qui gagnent du terrain à partir du milieu du XVIe siècle. Venues d'Italie, issues de la cursive humanistique décrite dans notre article sur la chancelière, elles sont plus lisibles pour nous : lettres séparées, formes proches de nos minuscules.
- La ronde et ses variantes au XVIIe et au XVIIIe siècle, codifiées par les maîtres écrivains parisiens, avec la coulée, plus rapide et penchée, dans les écritures de commerce et d'administration.
- L'anglaise au XIXe siècle, penchée et bouclée, qui devient l'écriture des bureaux et des écoles. L'histoire de ces deux dernières est racontée dans L'anglaise et la ronde.
Ces familles se mélangent : un notaire garde trente ans les habitudes de sa formation. Mieux vaut observer la page que se fier à la date.
Les lettres qui trompent
Quelques pièges reviennent dans presque tous les documents de l'époque moderne :
- Le s long (ſ), employé au début et au milieu des mots, se confond avec un f, dont il ne diffère souvent que par la barre.
- Le u et le v ne sont pas distingués comme aujourd'hui : on écrit volontiers « vn » pour « un » et « auoir » pour « avoir ». De même, i et j s'échangent, et le y remplace souvent le i, surtout en fin de mot (« luy », « icy »).
- Les jambages : les lettres m, n, u, i et parfois r sont faites de petits traits verticaux identiques. Une suite de traits peut se lire « mi », « nu », « im » ou « un ». Il faut compter les traits, puis tester les lectures possibles.
- Le e et le o, le c et le t, très proches dans beaucoup de mains rapides.
L'orthographe n'est pas fixée et les accents sont rares : il faut lire avec l'oreille autant qu'avec l'œil.
Les abréviations
Les scribes abrègent ce qui revient souvent, selon trois procédés hérités du Moyen Âge :
- La suspension : on écrit le début du mot et on coupe, souvent avec un point ou un trait (« led. » pour ledit, « sr » pour sieur).
- La contraction : on garde la première et la dernière lettre, parfois quelques-unes au milieu, et on surmonte le mot d'un trait (« pnt » pour présent, « nre » pour notre).
- Les signes spéciaux : un tilde au-dessus d'une voyelle remplace un m ou un n (« cōme » pour comme), une boucle ou un crochet remplace une terminaison (-us, -er, -es), le q barré vaut « que ».
Dans les registres paroissiaux et les actes notariés, les abréviations sont prévisibles parce que les formules le sont : « a esté baptisé », « fils legitime de », « en presence de », « les parties ont declaré ne sçavoir signer ». Une formule reconnue se lit ensuite d'un coup d'œil.
Les dates et les chiffres
Les mois de septembre à décembre s'écrivent très souvent en abrégé, avec un chiffre suivi de « bre » : 7bre pour septembre, 8bre pour octobre, 9bre pour novembre, Xbre ou 10bre pour décembre. Le chiffre renvoie au rang du mois dans l'ancienne année romaine, qui commençait en mars, et non à notre calendrier.
Les nombres sont souvent écrits en chiffres romains minuscules, avec un j à la place du dernier i : « iiij » pour quatre, « xvj » pour seize, « vjxx » pour six-vingts, c'est-à-dire cent vingt. Les sommes d'argent se comptent en livres, sous et deniers (« l. », « s. », « d. »). Enfin, entre 1793 et la fin de 1805, les actes d'état civil sont datés selon le calendrier républicain : une table de concordance est indispensable pour convertir « 12 germinal an IV ».
Une méthode pas à pas
- Commencer par ce que l'on connaît. Repérer les noms de personnes et de lieux que l'on cherche, les dates, les formules. Ils servent de clé : chaque lettre lue dans un mot sûr devient un modèle pour le reste de la page.
- Constituer l'alphabet du scribe. Sur une feuille à part, relever pour chaque lettre les formes que ce scribe utilise, au début, au milieu et à la fin des mots. Il servira pour tout le registre.
- Transcrire lettre à lettre, sans deviner. Recopier ce que l'on voit, même sans sens encore, et mettre entre crochets les lettres incertaines ou restituées.
- Comparer avec d'autres actes. Le même curé a rédigé des centaines d'actes semblables ; un mot illisible dans l'un est souvent clair dans un autre. Les tables et les doubles des registres peuvent aussi aider.
- Revenir le lendemain. Un mot qui résiste se lit souvent après une pause ; agrandir l'image et jouer sur le contraste aident aussi.
Pour les registres de baptêmes, mariages et sépultures, un détail administratif est utile : l'ordonnance civile d'avril 1667 a demandé que les registres soient tenus en double, un exemplaire restant à la paroisse et l'autre étant déposé au greffe, règle précisée par une déclaration royale de 1736. Une page abîmée dans une collection peut être lisible dans l'autre. Les recueils de modèles d'écriture, eux, sont présentés dans notre guide Gallica et les collections de la BnF.
Où apprendre, et avec quoi
On apprend mieux avec un document que l'on a envie de lire, et avec un corrigé :
- Le site French Renaissance Paleography, réalisé par la Newberry Library de Chicago avec l'université de Toronto et l'université Saint Louis, propose plus d'une centaine de manuscrits français écrits entre 1300 et 1700, classés par difficulté, avec des transcriptions, un glossaire et des guides des abréviations.
- Les manuels de référence : pour l'époque moderne, Lire le français d'hier de Gabriel Audisio et Isabelle Rambaud, qui reproduit des documents datés avec leur transcription ; pour le Moyen Âge, le Manuel de paléographie médiévale de Michel Parisse.
- Les ateliers de lecture des services d'archives et des associations de généalogie, où l'on déchiffre à plusieurs.
Les outils de reconnaissance automatique de l'écriture manuscrite rendent des services sur un registre entier de la même main, mais leurs transcriptions doivent être relues : ils se trompent souvent sur les noms propres et les chiffres.
Enfin, avoir tracé soi-même une ronde ou une italique à la plume aide à comprendre l'ordre des traits, donc à reconstituer une lettre déformée par la vitesse.
Sources
- Ordonnance de Villers-Cotterêts, août 1539, articles 51 et 110-111 ; ordonnance de Blois, mai 1579 ; ordonnance civile de Saint-Germain-en-Laye, avril 1667, titre XX ; déclaration royale du 9 avril 1736.
- Gabriel Audisio et Isabelle Rambaud, Lire le français d'hier. Manuel de paléographie moderne, XVe-XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin, plusieurs éditions.
- Michel Parisse, Manuel de paléographie médiévale, Paris, Picard.
- Newberry Library, French Renaissance Paleography, ressource en ligne (consultée le 2 novembre 2026).
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