L'anglaise et la ronde : deux écritures de bureau devenues écritures d'école

Pendant près de trois siècles, savoir écrire a voulu dire, pour un commis, un notaire ou un écolier, maîtriser une écriture de bureau. En France, ce fut d'abord la ronde, droite et pleine, tracée à la plume taillée en biseau ; puis l'anglaise, penchée, bouclée, aux pleins nés de la pression d'une plume pointue. Ces deux écritures, que l'on retrouve dans les registres, les actes et les cahiers d'école, obéissent à deux logiques d'outil opposées. Les comprendre aide à les lire, et à choisir laquelle apprendre.
La ronde, écriture des maîtres écrivains
La ronde française apparaît à la fin du XVIe siècle. Elle descend des cursives gothiques, transformées en France en écritures de finance et de chancellerie, et elle a subi l'influence d'un caractère d'imprimerie, la lettre de civilité gravée par Robert Granjon d'après une cursive gothique. Au XVIIe siècle, elle est codifiée par les maîtres écrivains jurés de Paris, une corporation chargée d'enseigner l'écriture et de vérifier les écritures contestées en justice.
Le plus cité d'entre eux est Louis Barbedor, actif à Paris au milieu du XVIIe siècle. Ses recueils gravés, comme L'Écriture financière dans sa naïveté, présentent la ronde et ses variantes destinées aux « affaires ». Au siècle suivant, le calligraphe Charles Paillasson rédige pour l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert les planches consacrées à l'art d'écrire, où la ronde, la bâtarde et la coulée sont décrites avec leurs proportions et la tenue de la plume. Ces planches sont consultables dans l'édition numérique collaborative de l'Encyclopédie (ENCCRE), et les recueils des maîtres écrivains dans Gallica et les collections de la BnF.
La ronde n'était pas une écriture unique, mais une famille ordonnée par la taille et la vitesse : la grosse ronde pour les titres, la moyenne et la petite pour le texte, la financière, plus rapide et plus penchée, d'où sort la coulée. Elle est restée en usage dans les écritures commerciales et administratives, et dans les titres des registres et des plans, jusqu'au XXe siècle.
L'anglaise, écriture des bureaux de Londres
L'anglaise, que les Anglais appellent round hand et que l'on désigne souvent aujourd'hui par le mot copperplate, se forme en Angleterre dans la seconde moitié du XVIIe siècle, chez des maîtres d'écriture qui forment les employés du commerce et de l'administration. Elle doit sa diffusion aux recueils de modèles gravés sur cuivre, d'où le nom de copperplate. Le plus célèbre est The Universal Penman du graveur George Bickham, qui réunit les modèles de nombreux maîtres londoniens et paraît en livraisons entre 1733 et 1741. Il est toujours réédité et étudié par les calligraphes.
La gravure sur cuivre a façonné l'esthétique de l'anglaise : le burin permet des déliés d'une finesse extrême et des pleins nets, que les maîtres d'écriture cherchaient ensuite à imiter avec la plume. L'écriture des modèles est donc, en partie, une écriture idéalisée par le graveur.
La plume de fer et le triomphe de l'anglaise
Au XIXe siècle, la plume d'oie cède la place à la plume métallique, fabriquée industriellement. Cette plume fine et souple convient mal aux larges pleins de la ronde, mais très bien à l'anglaise, dont les pleins naissent de l'écartement des becs sous la pression. L'ophtalmologiste Émile Javal le constatait en 1905 dans sa Physiologie de la lecture et de l'écriture : selon lui, la généralisation de l'écriture anglaise était « une conséquence de l'invasion des plumes de fer ».
L'anglaise devient ainsi l'écriture enseignée dans les écoles de plusieurs pays d'Europe, dont la France. Les modèles cursifs de l'école française, avec leurs boucles et leurs liaisons, en descendent directement, même s'ils sont aujourd'hui tracés droits et sans contraste, au crayon ou au stylo-bille.
Reconnaître l'une et l'autre
Devant un acte ancien, un registre ou une lettre, quelques indices suffisent :
- L'axe : la ronde est droite, ses lettres de base s'inscrivent dans un carré ; l'anglaise est nettement penchée vers la droite.
- Le contraste : dans la ronde, les pleins et les déliés dépendent de la direction du trait, comme dans toutes les écritures à bec large ; dans l'anglaise, ils dépendent de la pression, et les pleins se placent sur les traits descendants.
- Les hampes : l'anglaise boucle ses ascendantes et ses descendantes pour enchaîner les lettres ; la ronde les termine plus volontiers par des courbes et des crochets.
- Les formes de lettres : la ronde emploie des variantes selon la place dans le mot (initiale, médiane, finale), héritées des écritures plus anciennes ; l'anglaise est plus uniforme.
- Le rythme : la ronde est large et posée ; l'anglaise, étroite et continue, s'écrit souvent sans lever la plume à l'intérieur du mot.
Deux familles d'outils
La ronde se trace avec une plume à bec large, taillée droit ; dans les proportions classiques rapportées par le calligraphe Claude Mediavilla, la hauteur des minuscules se compte en largeurs de bec, comme pour la chancelière. Il existe des plumes métalliques spécialement taillées pour la ronde, que l'on trouve encore chez les fournisseurs de matériel de calligraphie.
L'anglaise se trace avec une plume pointue et flexible, montée sur un porte-plume droit ou, souvent, oblique : le décalage de la plume aide le droitier à aligner les becs sur l'inclinaison de l'écriture. Notre guide des plumes, calames et pinceaux détaille ces deux familles d'outils et leur entretien. Dans les deux cas, l'encre compte : une encre trop épaisse bouche une plume pointue, une encre trop fluide fuse sur un papier mal collé.
Laquelle apprendre en premier ?
Les enseignants divergent, mais quelques constats reviennent :
- La ronde est un bon terrain pour la plume large. Ses formes simples, droites et lentes, apprennent à tenir l'angle de la plume, comme le fait la caroline. Elle demande en revanche de la rigueur dans les proportions.
- L'anglaise demande d'apprivoiser la pression. La difficulté n'est pas la forme des lettres, que beaucoup connaissent depuis l'école, mais le dosage : appuyer sur le trait descendant, relâcher avant la courbe, remonter en délié sans accrocher le papier.
- Il vaut mieux ne pas mener les deux de front au début. Les gestes sont contradictoires : l'une impose de garder l'angle, l'autre de faire varier la pression. Notre article Apprendre la calligraphie propose une progression par étapes.
- Les modèles anciens restent les meilleurs professeurs. Les recueils des maîtres écrivains français et le Universal Penman sont numérisés ; les copier lentement, puis comparer, apprend plus que de nombreux exercices génériques.
Ce qu'il faut retenir
- La ronde est une écriture française, codifiée au XVIIe siècle par les maîtres écrivains parisiens, droite et tracée à la plume large.
- L'anglaise est née dans les bureaux de Londres et s'est diffusée par les modèles gravés sur cuivre, dont The Universal Penman (1733-1741).
- La plume de fer, au XIXe siècle, a favorisé l'anglaise, devenue écriture scolaire dans plusieurs pays, dont la France.
- Ronde : angle constant. Anglaise : pression variable. Deux apprentissages différents.
Sources
- Louis Barbedor, L'Écriture financière dans sa naïveté et L'Escriture italienne bastarde, Paris, recueils gravés du milieu du XVIIe siècle.
- Charles Paillasson, planches et articles sur l'art d'écrire, dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, édition numérique ENCCRE.
- George Bickham, The Universal Penman, Londres, 1733-1741 (nombreuses rééditions).
- Émile Javal, Physiologie de la lecture et de l'écriture, Paris, Félix Alcan, 1905.
- Claude Mediavilla, Calligraphie, Imprimerie nationale Éditions, 1993, et Histoire de la calligraphie française, Albin Michel, 2006.
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