La chancelière : de l'écriture des secrétaires pontificaux à l'italique

La chancelière est probablement l'écriture la plus pratiquée par les calligraphes amateurs d'aujourd'hui. Élégante, rapide et lisible, elle est née dans l'Italie du XVe siècle, s'est diffusée grâce aux premiers manuels d'écriture imprimés, et a donné naissance à un usage typographique que nous employons chaque jour : l'italique.
Une cursive humanistique
Au XVe siècle, les humanistes italiens ont remis à l'honneur une écriture inspirée de la minuscule caroline, la littera antiqua. Pour écrire vite, ils l'ont rendue cursive : lettres penchées, arches qui s'ouvrent depuis le fût, liaisons entre les lettres. Cette cursive humanistique est adoptée dans les chancelleries, en particulier celle de la papauté à Rome, où les secrétaires rédigent les brefs pontificaux. On l'appelle donc cancellaresca, l'écriture de chancellerie, en français « chancelière ».
Les maîtres d'écriture et leurs manuels
Au début du XVIe siècle, des maîtres d'écriture publient des manuels qui enseignent la chancelière par l'image et le texte. Comme l'imprimerie typographique ne permet pas de reproduire fidèlement des lettres manuscrites, les pages sont gravées sur bois ou sur cuivre.
- Ludovico degli Arrighi, scribe à la chancellerie pontificale, publie à Rome La Operina, datée de 1522 dans le catalogue de la Library of Congress, considérée comme le premier manuel d'écriture imprimé consacré à la chancelière. Il y explique en quelques pages la construction des lettres, à partir de deux formes de base.
- Giovanni Antonio Tagliente, à Venise, publie peu après son propre manuel, avec de nombreuses variantes de la chancelière et d'autres écritures.
- Giovanni Battista Palatino, à Rome, publie le sien vers le milieu du siècle ; il sera plusieurs fois réédité.
Ces ouvrages sont aujourd'hui numérisés par plusieurs bibliothèques, et l'on en trouve aussi des exemplaires et des imitations françaises dans Gallica ; ils constituent toujours la base de l'apprentissage. Les lire directement permet de constater que les « règles » répétées dans les manuels modernes sont souvent plus souples chez les auteurs anciens.
De la plume au plomb : la naissance de l'italique
En 1501, l'imprimeur vénitien Alde Manuce publie un Virgile dans un petit format, composé dans un caractère penché gravé par Francesco Griffo d'après une cursive humanistique. Ce caractère compact permet de faire tenir plus de texte sur la page de livres maniables. C'est l'acte de naissance de l'italique typographique, qui sera d'abord utilisé comme un caractère de texte à part entière, avec des capitales droites.
Arrighi lui-même dessine des caractères italiques pour l'impression dans les années 1520. Ce n'est que progressivement, au cours du XVIe siècle, que l'italique devient un caractère d'accompagnement du romain, utilisé pour les citations, les titres d'œuvres ou l'emphase, comme aujourd'hui.
Reconnaître une chancelière
- Une inclinaison modérée et constante, légère par rapport à la verticale.
- Des lettres étroites, mais sans les traits brisés de la gothique, construites sur une forme de base ovale, en « grain de riz », plutôt que sur un cercle.
- Des arches qui partent du fût en haut à droite, en dessinant un angle aigu (n, m, h, r) ; les lettres comme a, d, g, q se construisent avec un mouvement inverse.
- Des hampes longues, parfois terminées par des boucles ou des drapeaux, et des descendantes qui peuvent se prolonger en courbes.
- Des capitales dérivées des capitales romaines, étroites, parfois ornées de « bouclettes » (on parle alors de capitales fleuronnées).
Apprendre la chancelière : repères pratiques
La chancelière s'apprend généralement après une écriture ronde, mais certains enseignants la proposent d'emblée. Quelques repères :
- La plume : une plume à bec large, de taille moyenne pour commencer, ou un feutre à pointe biseautée pour les premiers exercices. Voir notre guide des plumes, calames et pinceaux.
- L'angle de plume : il est généralement plus fort que pour les écritures rondes, la plume étant tenue plus en biais dans de nombreux modèles modernes.
- Les proportions : la hauteur d'x se règle en largeurs de plume, d'après le modèle étudié ; les hampes sont au moins aussi longues que la hauteur d'x.
- Le rythme : on travaille d'abord des séries de lettres de même famille (n, m, h, r, puis a, d, g, q), puis des mots courts, en surveillant l'inclinaison.
- La vitesse : la chancelière est une écriture cursive. Une fois les formes acquises, il faut accélérer : écrite trop lentement, elle devient raide.
Notre article Apprendre la calligraphie propose une progression sur plusieurs semaines et des conseils pour organiser ses séances.
Les erreurs fréquentes
- Des arches trop rondes : dans la chancelière, l'arche se détache du fût en haut, en angle aigu ; une arche ronde, partant du milieu du fût, donne une écriture molle, plus proche d'une ronde penchée.
- Une inclinaison qui varie d'une lettre à l'autre : c'est le défaut le plus visible. Quelques lignes obliques tracées au crayon sur la feuille d'exercice aident à le corriger.
- Des lettres trop larges : la chancelière est une écriture étroite ; élargir le o et le a casse le rythme.
- Un espacement irrégulier entre les mots : on recommande souvent un espace de la largeur d'une lettre comme le n ou le o, à ajuster à l'œil.
- Trop de fioritures : les boucles et les drapeaux s'ajoutent quand les formes de base sont sûres, pas avant.
Une écriture d'usage
La chancelière a une particularité : elle est à la fois une écriture de calligraphe et une écriture pratique. Au XXe siècle, plusieurs mouvements de réforme de l'écriture scolaire, en Grande-Bretagne notamment, ont proposé des cursives dérivées de la chancelière pour l'écriture courante, avec des lettres simples et des liaisons limitées. Beaucoup de calligraphes l'utilisent ainsi pour leurs cartes et leurs lettres manuscrites, avec un stylo-plume à bec biseauté.
Ce qu'il faut retenir
- La chancelière est la cursive humanistique adoptée par les chancelleries italiennes, dont celle du pape.
- Les manuels d'Arrighi, de Tagliente et de Palatino, au XVIe siècle, en ont fixé les modèles.
- Le caractère italique est né à Venise en 1501, chez Alde Manuce, d'après une écriture de ce type.
- Pour l'apprendre : angle plus fort, lettres étroites, arches qui partent du fût, et de la vitesse.
Sources
- Ludovico degli Arrighi, La Operina, Rome, années 1520, exemplaires numérisés par la Houghton Library (Harvard) et la Library of Congress (Rosenwald Collection), reproduits sur Wikimedia Commons.
- Giovanni Antonio Tagliente, Lo presente libro insegna la vera arte delo excellente scrivere, Venise, XVIe siècle.
- Giovanni Battista Palatino, Libro nel qual s'insegna a scrivere ogni sorte lettera, Rome, XVIe siècle.
- Alfred Fairbank, A Handwriting Manual (nombreuses éditions).
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