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La gothique textura et ses sœurs : rotunda, bâtarde, fraktur

Écritures · Publié le 2026-10-27

Page imprimée en lettres gothiques noires sur deux colonnes, avec une grande initiale enluminée et des décors floraux dans les marges
Début de la Genèse dans un exemplaire enluminé de la Bible à 42 lignes de Gutenberg, vers 1455. Domaine public, via Wikimedia Commons.

On l'appelle « gothique », « lettre noire » ou « blackletter » ; les calligraphes parlent plutôt de textura. Cette écriture dense, aux traits brisés, a dominé les livres d'Europe du Nord pendant plusieurs siècles. Elle a servi de modèle aux premiers caractères d'imprimerie, puis a survécu jusqu'au XXe siècle en Allemagne. Elle reste aujourd'hui associée aux enseignes, aux diplômes, aux titres de journaux et à la culture musicale.

D'une écriture ronde à une écriture brisée

À partir du XIe siècle, la minuscule caroline se transforme lentement. Les lettres se resserrent, les courbes deviennent des angles, les fûts verticaux se multiplient et se rapprochent. Les raisons avancées sont multiples : économie de parchemin, matériau coûteux, changement de l'outil et de sa taille, goût d'une époque qui est aussi celle de l'architecture gothique. Les historiens se gardent toutefois de lier trop directement l'écriture et l'architecture : le nom de « gothique » a été donné bien plus tard, à la Renaissance, avec une nuance péjorative.

Le résultat est une écriture où la page ressemble à un tissu serré, d'où le nom de textura, du latin textus, « tissu ».

La textura : la lettre de livre par excellence

Dans sa forme la plus formelle, la textura (on dit aussi textualis formata) présente des caractéristiques précises :

C'est l'écriture des grands livres liturgiques, des psautiers et des bibles de luxe. Elle est lente à écrire et peu lisible pour nous, mais sa régularité donne aux pages un aspect monumental.

Rotunda, bâtarde, fraktur : les autres gothiques

La rotunda

En Italie, dans le sud de la France et en Espagne, la gothique garde des formes plus rondes et plus ouvertes : c'est la rotunda. Les angles y sont adoucis, les lettres plus larges, l'ensemble plus clair. On la trouve dans les livres liturgiques et juridiques italiens, et dans de nombreux incunables imprimés en Italie.

La bâtarde

La bâtarde (bastarda) est une écriture hybride, à mi-chemin entre la lettre de livre et la cursive de chancellerie. En France et en Bourgogne au XVe siècle, la bâtarde bourguignonne, inclinée, avec des f et des s longs plongeant sous la ligne, est l'écriture des manuscrits de luxe en langue vernaculaire commandés par la cour.

La fraktur

La fraktur apparaît dans l'espace germanique au début du XVIe siècle, dans l'entourage de l'empereur Maximilien Ier, pour des livres imprimés de prestige. Elle se reconnaît à ses capitales ornées, en « trompe d'éléphant », et à ses minuscules où se mêlent traits brisés et courbes. Elle devient l'écriture courante des imprimés en langue allemande jusqu'au XXe siècle, à côté de la schwabacher, plus ronde et plus lourde.

La Bible de Gutenberg et les caractères gothiques

Quand Johannes Gutenberg imprime à Mayence la Bible dite à 42 lignes, vers le milieu du XVe siècle, il cherche à égaler les plus beaux manuscrits. Il utilise donc un caractère de textura, avec un très grand nombre de variantes de lettres, de ligatures et d'abréviations, pour reproduire la densité et la régularité de la page écrite à la main. La typographie commence ainsi en imitant la calligraphie.

En Italie, les imprimeurs adoptent rapidement les caractères romains inspirés de l'écriture humanistique, puis l'italique tiré de la chancelière, tandis que la gothique reste dominante en Allemagne et, pour certains usages, en Angleterre et aux Pays-Bas. Dans la classification typographique, ces caractères forment la famille des « fractures » ou « gothiques », que présente notre article sur la classification Vox-Atypi.

Le XXe siècle : un symbole lourd

En Allemagne, le choix entre fraktur et romain a fait l'objet de débats dès le XIXe siècle. Le régime nazi a d'abord promu la fraktur comme écriture « allemande », avant de l'interdire dans l'administration et l'édition par une circulaire de la chancellerie du parti, en pleine guerre, qui la qualifiait faussement d'écriture d'origine juive. Ce revirement a contribué à son déclin rapide après la guerre. Ces associations expliquent la prudence avec laquelle les graphistes allemands utilisent aujourd'hui les gothiques.

S'exercer à la textura

Pour un calligraphe, la textura est une excellente école de rythme : elle oblige à maîtriser l'espacement et la répétition.

  1. Une plume large et un angle constant, nettement incliné dans la plupart des modèles d'enseignement : c'est cet angle qui donne les losanges en tête et en pied des fûts.
  2. Le rythme des fûts : on commence par tracer des séries de fûts régulièrement espacés, sans lettres, pour équilibrer blancs intérieurs et blancs extérieurs.
  3. Peu de montant : les hampes restent courtes, sinon l'écriture perd sa densité.
  4. Les capitales à part : les capitales gothiques, beaucoup plus libres, s'étudient séparément, d'après des modèles précis, et ne s'enchaînent jamais en mots entiers.

Le matériel décrit dans notre guide des plumes, calames et pinceaux convient : une plume large de taille moyenne, une encre noire bien couvrante et un papier lisse.

Ce qu'il faut retenir

Sources