La gothique textura et ses sœurs : rotunda, bâtarde, fraktur

On l'appelle « gothique », « lettre noire » ou « blackletter » ; les calligraphes parlent plutôt de textura. Cette écriture dense, aux traits brisés, a dominé les livres d'Europe du Nord pendant plusieurs siècles. Elle a servi de modèle aux premiers caractères d'imprimerie, puis a survécu jusqu'au XXe siècle en Allemagne. Elle reste aujourd'hui associée aux enseignes, aux diplômes, aux titres de journaux et à la culture musicale.
D'une écriture ronde à une écriture brisée
À partir du XIe siècle, la minuscule caroline se transforme lentement. Les lettres se resserrent, les courbes deviennent des angles, les fûts verticaux se multiplient et se rapprochent. Les raisons avancées sont multiples : économie de parchemin, matériau coûteux, changement de l'outil et de sa taille, goût d'une époque qui est aussi celle de l'architecture gothique. Les historiens se gardent toutefois de lier trop directement l'écriture et l'architecture : le nom de « gothique » a été donné bien plus tard, à la Renaissance, avec une nuance péjorative.
Le résultat est une écriture où la page ressemble à un tissu serré, d'où le nom de textura, du latin textus, « tissu ».
La textura : la lettre de livre par excellence
Dans sa forme la plus formelle, la textura (on dit aussi textualis formata) présente des caractéristiques précises :
- des fûts verticaux épais, très rapprochés, dont l'espace intérieur est à peu près égal à l'espace entre les lettres ;
- des terminaisons en losange en haut et en bas des fûts, obtenues en tournant la plume sur la ligne ;
- peu ou pas de courbes : le o est un hexagone, le c et le e sont formés de traits droits ;
- des hampes courtes, ce qui renforce l'effet de bande sombre et régulière ;
- de nombreuses abréviations et des lettres fusionnées (on parle de « fusions » quand deux courbes adjacentes se superposent, comme dans de ou bo).
C'est l'écriture des grands livres liturgiques, des psautiers et des bibles de luxe. Elle est lente à écrire et peu lisible pour nous, mais sa régularité donne aux pages un aspect monumental.
Rotunda, bâtarde, fraktur : les autres gothiques
La rotunda
En Italie, dans le sud de la France et en Espagne, la gothique garde des formes plus rondes et plus ouvertes : c'est la rotunda. Les angles y sont adoucis, les lettres plus larges, l'ensemble plus clair. On la trouve dans les livres liturgiques et juridiques italiens, et dans de nombreux incunables imprimés en Italie.
La bâtarde
La bâtarde (bastarda) est une écriture hybride, à mi-chemin entre la lettre de livre et la cursive de chancellerie. En France et en Bourgogne au XVe siècle, la bâtarde bourguignonne, inclinée, avec des f et des s longs plongeant sous la ligne, est l'écriture des manuscrits de luxe en langue vernaculaire commandés par la cour.
La fraktur
La fraktur apparaît dans l'espace germanique au début du XVIe siècle, dans l'entourage de l'empereur Maximilien Ier, pour des livres imprimés de prestige. Elle se reconnaît à ses capitales ornées, en « trompe d'éléphant », et à ses minuscules où se mêlent traits brisés et courbes. Elle devient l'écriture courante des imprimés en langue allemande jusqu'au XXe siècle, à côté de la schwabacher, plus ronde et plus lourde.
La Bible de Gutenberg et les caractères gothiques
Quand Johannes Gutenberg imprime à Mayence la Bible dite à 42 lignes, vers le milieu du XVe siècle, il cherche à égaler les plus beaux manuscrits. Il utilise donc un caractère de textura, avec un très grand nombre de variantes de lettres, de ligatures et d'abréviations, pour reproduire la densité et la régularité de la page écrite à la main. La typographie commence ainsi en imitant la calligraphie.
En Italie, les imprimeurs adoptent rapidement les caractères romains inspirés de l'écriture humanistique, puis l'italique tiré de la chancelière, tandis que la gothique reste dominante en Allemagne et, pour certains usages, en Angleterre et aux Pays-Bas. Dans la classification typographique, ces caractères forment la famille des « fractures » ou « gothiques », que présente notre article sur la classification Vox-Atypi.
Le XXe siècle : un symbole lourd
En Allemagne, le choix entre fraktur et romain a fait l'objet de débats dès le XIXe siècle. Le régime nazi a d'abord promu la fraktur comme écriture « allemande », avant de l'interdire dans l'administration et l'édition par une circulaire de la chancellerie du parti, en pleine guerre, qui la qualifiait faussement d'écriture d'origine juive. Ce revirement a contribué à son déclin rapide après la guerre. Ces associations expliquent la prudence avec laquelle les graphistes allemands utilisent aujourd'hui les gothiques.
S'exercer à la textura
Pour un calligraphe, la textura est une excellente école de rythme : elle oblige à maîtriser l'espacement et la répétition.
- Une plume large et un angle constant, nettement incliné dans la plupart des modèles d'enseignement : c'est cet angle qui donne les losanges en tête et en pied des fûts.
- Le rythme des fûts : on commence par tracer des séries de fûts régulièrement espacés, sans lettres, pour équilibrer blancs intérieurs et blancs extérieurs.
- Peu de montant : les hampes restent courtes, sinon l'écriture perd sa densité.
- Les capitales à part : les capitales gothiques, beaucoup plus libres, s'étudient séparément, d'après des modèles précis, et ne s'enchaînent jamais en mots entiers.
Le matériel décrit dans notre guide des plumes, calames et pinceaux convient : une plume large de taille moyenne, une encre noire bien couvrante et un papier lisse.
Ce qu'il faut retenir
- La gothique naît de la caroline par resserrement et brisure des courbes, entre le XIe et le XIIIe siècle.
- Textura, rotunda, bâtarde et fraktur sont des variantes régionales et fonctionnelles d'une même famille.
- Les premiers caractères d'imprimerie, dont ceux de la Bible de Gutenberg, imitent la textura.
- La fraktur a porté en Allemagne une charge politique qui explique son usage prudent aujourd'hui.
Sources
- Albert Derolez, The Palaeography of Gothic Manuscript Books: From the Twelfth to the Early Sixteenth Century, Cambridge University Press, 2003.
- Bibliothèque nationale de France, exemplaires de la Bible à 42 lignes, présentation sur Gallica (consulté en octobre 2026).
- Albert Kapr, Fraktur. Form und Geschichte der gebrochenen Schriften, Hermann Schmidt, Mayence, 1993.
- Circulaire de la chancellerie du parti nazi signée par Martin Bormann (dite « Normalschrifterlass »).
ÉcrituresLa minuscule caroline
L'écriture carolingienne, ancêtre direct de nos lettres minuscules.
ÉcrituresLa chancelière et l'italique
La cursive des chancelleries italiennes, devenue l'italique de nos livres.
TypographieLa classification Vox-Atypi
Humanes, garaldes, didones, linéales... et pourquoi l'ATypI l'a abandonnée en 2021.