Patrimoine

L'Imprimerie nationale et le Cabinet des poinçons : un patrimoine typographique vivant

Patrimoine · Publié le 2026-10-27

Une graveuse, loupe fixée à ses lunettes, travaille un petit poinçon d'acier au-dessus d'un établi
Démonstration de gravure de poinçons typographiques à l'établi. Photo : AEPM, via Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.

Les caractères d'imprimerie ont été, pendant cinq siècles, des objets de métal. Pour chaque lettre, un graveur taillait un poinçon d'acier, qui servait à frapper une matrice, dans laquelle on fondait les caractères en plomb. L'Imprimerie nationale conserve l'une des plus importantes collections de poinçons au monde, et c'est l'un des derniers lieux où ce savoir-faire se transmet encore.

De l'imprimeur du roi à l'Imprimerie nationale

L'histoire commence sous François Ier. En 1540, le roi désigne un imprimeur pour le grec, ce que la fiche d'inventaire du ministère de la Culture présente comme un acte fondateur de l'histoire de l'imprimé en France. Les caractères grecs gravés pour l'occasion par Claude Garamont, dits « Grecs du roi », font partie des trésors du Cabinet des poinçons.

En 1640, le cardinal de Richelieu fonde l'Imprimerie royale, installée au Louvre. Elle devient Imprimerie de la République sous la Révolution, puis Imprimerie impériale, et enfin Imprimerie nationale (ministère de la Culture, fiche d'inventaire du patrimoine culturel immatériel, 2018). L'établissement a longtemps imprimé les documents officiels de l'État ; il produit aujourd'hui notamment des titres d'identité et des documents sécurisés.

Les sept caractères latins historiques

Selon la même fiche, l'Atelier du livre d'art et de l'estampe de l'Imprimerie nationale abrite notamment sept caractères latins historiques, qui portent pour la plupart le nom de leur graveur :

Le Romain du roi mérite une mention particulière. Conçu à la fin du XVIIe siècle par une commission de l'Académie des sciences, il a été dessiné sur une grille très fine, puis gravé par Philippe Grandjean. Son usage était réservé à l'Imprimerie royale. Avec son axe vertical et ses empattements fins, il annonce les caractères « réales » et « didones » de la classification Vox-Atypi. Notre article sur le droit d'auteur et les caractères revient sur ce privilège.

Plus de soixante-dix écritures

Le Cabinet des poinçons ne se limite pas à l'alphabet latin. Il conserve de nombreux caractères dits « orientaux », qui permettent de composer dans plus de 70 écritures et 150 styles différents, parmi lesquels les hiéroglyphes égyptiens, le cunéiforme, le chinois, le maya, les runes, l'araméen, l'hébreu, l'arabe ou le tibétain. Cette collection reflète le rôle de l'Imprimerie royale puis nationale dans l'impression des travaux des orientalistes et des savants.

Une grande partie de ce patrimoine est classée au titre des monuments historiques. La base Palissy du ministère de la Culture recense ainsi plusieurs ensembles de poinçons classés au titre objet en 1994, initialement localisés dans le Cabinet des poinçons, rue de la Convention à Paris, et aujourd'hui conservés à Flers-en-Escrebieux, dans le Nord.

Un savoir-faire inscrit au patrimoine immatériel

La gravure de poinçons typographiques et la frappe des matrices figurent à l'Inventaire du patrimoine culturel immatériel en France. La fiche décrit un métier d'artiste-artisan, exercé dans le monde par très peu de personnes, et une chaîne de savoir-faire fragile : si les matrices ne peuvent plus être frappées, les poinçons gravés ou restaurés ne servent plus à rien.

La graveuse Nelly Gable, nommée Maître d'art par le ministère de la Culture en 2013, est présentée dans la fiche comme l'héritière de plusieurs générations de graveurs de l'Imprimerie nationale. Faute de successeur au dernier fondeur de l'établissement en 2002, elle s'est formée à la frappe des matrices pour que la chaîne typographique reste complète. Elle transmet aussi la pratique lors de stages auprès de graveurs et d'artistes français et étrangers.

Comment travaille un graveur de poinçons

  1. Le dessin : la lettre est tracée à l'envers sur l'extrémité d'une tige d'acier, à la taille réelle du caractère.
  2. Le contrepoinçon : les blancs intérieurs de la lettre sont creusés, souvent à l'aide d'un autre poinçon frappé dans l'acier. C'est l'origine du mot « contrepoinçon » que l'on retrouve dans l'anatomie de la lettre.
  3. La taille : le graveur enlève le métal autour de la lettre à la lime et à l'échoppe, en contrôlant à la loupe et au calibre, avec des réglages de l'ordre du centième de millimètre.
  4. La trempe : le poinçon est durci, puis frappé dans un bloc de cuivre pour obtenir la matrice.
  5. La fonte : la matrice, ajustée dans un moule, permet de fondre des caractères en plomb en grand nombre.

Peut-on visiter ?

L'Atelier du livre d'art et de l'estampe et le Cabinet des poinçons sont installés à Flers-en-Escrebieux, près de Douai. Ce sont des lieux de production et de conservation, pas un musée ouvert en permanence. Ils s'ouvrent ponctuellement au public, notamment lors de manifestations nationales comme les Journées européennes des métiers d'art ou les Journées européennes du patrimoine. Les modalités changent d'une année à l'autre : renseignez-vous auprès de l'Imprimerie nationale avant de vous déplacer.

Pour voir des livres imprimés avec ces caractères, les bibliothèques patrimoniales sont la meilleure porte d'entrée, à commencer par la Bibliothèque nationale de France et sa bibliothèque numérique : notre guide pour explorer Gallica aide à les retrouver. Le musée de l'Imprimerie de Lyon, à sa réouverture, permettra aussi de comprendre la chaîne du poinçon à la page.

Ce qu'il faut retenir

Sources