L'écriture humanistique : quand Florence a voulu réécrire comme les Anciens

Ouvrez un livre, n'importe lequel : les minuscules que vous lisez ne descendent pas directement de l'imprimerie de Gutenberg, mais d'une écriture à la main mise au point à Florence au tout début du XVe siècle. Ses inventeurs croyaient retrouver la graphie des Romains de l'Antiquité. Ils se trompaient de quelques siècles, et c'est de cette méprise féconde qu'est née l'écriture humanistique, la littera antiqua.
Contre la gothique : la critique de Pétrarque
Au XIVe siècle, les livres d'Italie, comme ceux du reste de l'Europe, sont écrits en gothique : des lettres serrées, anguleuses, très liées, chargées d'abréviations, que nous présentons dans notre article sur la gothique textura et ses sœurs. Pétrarque est l'un des rares auteurs médiévaux à avoir écrit sur l'écriture de son temps. Il reproche à l'écriture scolastique ses traits laborieux et ses formes exubérantes, qui plaisent de loin mais fatiguent de près, comme si elle avait été faite pour autre chose que la lecture. Une bonne écriture, selon lui, doit être simple, claire et correcte.
Sa propre main reste pourtant à mi-chemin : plus ronde, plus aérée que la gothique courante, mais encore gothique. Les paléographes parlent de « semi-gothique ». Le cercle de Boccace la reprend, et elle se diffuse chez les lettrés de Florence, de Lombardie et de Vénétie. La rupture véritable viendra une génération plus tard.
Florence, vers 1400 : la main de Poggio
Autour du chancelier de Florence Coluccio Salutati gravitent de jeunes lettrés passionnés par les textes anciens, parmi lesquels Niccolò Niccoli et Poggio Bracciolini. Ce dernier, né en 1380, est un copiste exceptionnel ; il sera aussi l'un des grands chasseurs de manuscrits de son siècle, à qui l'on doit la redécouverte du De rerum natura de Lucrèce et de l'Institution oratoire de Quintilien.
C'est dans la première décennie du XVe siècle, avant son départ pour Rome en 1403, où il entre au service de la curie pontificale, que Poggio fixe la nouvelle écriture. L'historien Berthold Ullman, dans son étude de référence sur les origines de l'écriture humanistique, voit dans sa copie des Lettres à Atticus de Cicéron le moment décisif. La page qui illustre cet article en donne une idée : une minuscule ronde et posée, des mots bien séparés, et une signature en capitales romaines.
Une caroline prise pour antique
Le modèle de Poggio et de ses amis, ce sont les manuscrits des auteurs latins qu'ils exhument des bibliothèques monastiques. Beaucoup ont été copiés aux XIe et XIIe siècles, en minuscule caroline. Les humanistes y voient l'écriture même de la Rome antique, et l'opposent à la gothique, jugée barbare. D'où les noms qu'ils lui donnent : littera antiqua, les « lettres anciennes », contre la littera moderna, la gothique.
L'erreur est double : la caroline est une écriture médiévale, née à la fin du VIIIe siècle, et les livres de la Rome classique étaient copiés en capitales. Mais elle n'a pas d'importance pratique : ce que les humanistes cherchaient, une écriture claire, sobre et lisible, la caroline le leur offrait.
Le choix de l'écriture n'était pas neutre. Au XVe siècle, les textes de droit, de médecine ou de philosophie scolastique enseignés à l'université continuent de circuler en gothique. L'antiqua est réservée aux auteurs classiques et aux œuvres des humanistes eux-mêmes : l'aspect de la page annonce son contenu.
Reconnaître une humanistique
Face à une page du XVe siècle, quelques indices permettent de reconnaître la littera antiqua :
- Des formes rondes et ouvertes, sans les brisures de la gothique : le o est un cercle, non un hexagone.
- Des lettres séparées, avec peu de ligatures et des mots nettement espacés.
- Des hampes et des queues longues, qui donnent à la page un interligne aéré.
- Un d droit, à haste verticale comme dans la caroline, là où la gothique préfère souvent le d à haste renversée vers la gauche.
- Le ſ long au début et au milieu des mots, le s rond en fin de mot.
- Le signe & pour « et », hérité de la ligature e-t.
- Des abréviations moins nombreuses que dans la gothique, même si les plus courantes restent : un trait sur la voyelle pour un m ou un n, la terminaison -que abrégée.
- Des capitales empruntées aux inscriptions romaines, comme dans la signature de Poggio ci-dessus : les humanistes copiaient aussi les lettres gravées sur les monuments.
Les copistes professionnels des ateliers florentins portent cette écriture à une grande régularité. Grâce au commerce des manuscrits, elle gagne ensuite le reste de l'Italie, puis l'Europe : on la voit apparaître en France chez des lettrés qui l'adaptent, encore teintée de gothique.
La version rapide : la cursive humanistique
Une écriture de livre est lente. Dans les années 1420, Niccolò Niccoli pratique une écriture penchée, rapide, tracée avec une plume fine. On la présente souvent comme une simple accélération de l'antiqua ; l'historienne Rhiannon Daniels y voit plutôt une écriture de chancellerie gothique transformée sous l'influence de l'humanistique, d'où son nom de cancelleresca all'antica. Développée ensuite par les secrétaires de la curie romaine, elle deviendra la chancelière des maîtres d'écriture du XVIe siècle, puis le caractère italique, une histoire que nous racontons dans la chancelière, de l'écriture des secrétaires pontificaux à l'italique.
De la plume au plomb : naissance du romain
Quand l'imprimerie arrive en Italie, dans les années 1460, ses premiers praticiens sont des Allemands. Arnold Pannartz et Konrad Sweynheym s'installent au monastère de Subiaco, près de Rome, puis à Rome même ; à la fin des années 1460, ils impriment avec un caractère qui imite de près la minuscule humanistique. À Venise, les frères Jean et Wendelin de Spire emploient selon les éditions des caractères allant de la gothique au romain, dont un hybride mi-gothique mi-romain.
Le pas décisif est franchi en 1470 par Nicolas Jenson, graveur français établi à Venise. Son romain ne se contente plus d'imiter la main : il fond les minuscules humanistiques et les capitales romaines dans un même système de proportions et d'empattements. Les caractères gravés à Venise vers la fin du siècle par Francesco Griffo pour l'imprimeur Alde Manuce suivent le même chemin. Nos caractères romains en descendent, et plusieurs langues d'Europe les appellent encore antiqua, en souvenir de la littera antiqua. Dans la classification Vox-Atypi, ces premiers romains vénitiens forment la famille des humanes.
Le succès du romain imprimé a eu un effet paradoxal : il a fait reculer l'antiqua comme écriture de livre manuscrit, tandis que la cursive humanistique restait l'écriture de la main pour la correspondance et les actes.
La tracer aujourd'hui
Pour le calligraphe, l'humanistique est une excellente écriture d'apprentissage. Elle se trace à la plume à bec large, tenue à angle constant, ce qui produit naturellement le contraste entre pleins et déliés. Ses formes sont celles que l'œil connaît déjà ; les erreurs se voient donc immédiatement. Plusieurs méthodes modernes partent d'ailleurs d'une minuscule ronde inspirée de la caroline : l'écriture « fondamentale » proposée au début du XXe siècle par le calligraphe britannique Edward Johnston repose sur un psautier anglais du Xe siècle.
Quelques conseils de méthode :
- Travailler à partir de reproductions de manuscrits du XVe siècle plutôt que de modèles retracés : la régularité des copistes florentins est la meilleure leçon.
- Commencer par les lettres construites sur le cercle (o, c, e, d, q), puis celles construites sur l'arche (n, m, h, r), avant les lettres à jambages et à queues.
- Soigner l'espacement entre les lettres et entre les mots autant que les lettres elles-mêmes : la clarté de l'humanistique tient d'abord à sa respiration.
- Associer à ces minuscules des capitales simples dérivées de la capitale romaine, comme le faisaient les copistes.
Sources
- Wikipédia (en anglais), article « Humanist minuscule » (consulté le 6 novembre 2026), d'après notamment Berthold L. Ullman, The Origin and Development of Humanistic Script, Rome, 1960 ; Martin Davies, « Humanism in script and print », dans Jill Kraye (dir.), The Cambridge Companion to Renaissance Humanism, 1996 ; Rhiannon Daniels, Boccaccio and the Book, 2009.
- Wikipédia (en anglais), article « History of Western typography » (consulté le 6 novembre 2026), pour le passage de la minuscule humanistique au caractère romain (Sweynheym et Pannartz, Jean et Wendelin de Spire, Jenson, Griffo).
- Stanley Morison, « Early humanistic script and the first roman type », repris dans Selected Essays on the History of Letter-Forms in Manuscript and Print, Cambridge University Press, 1981.
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