Choisir une police : lisibilité, accessibilité et bon sens typographique

Il n'existe pas de « meilleure police ». Il existe des polices adaptées à un texte, à un support, à un public et à une taille. Choisir une police, c'est d'abord se demander ce que le lecteur doit faire : lire longtemps, repérer une information, reconnaître une marque, trouver son chemin. Les critères qui suivent aident à répondre de façon raisonnée.
Lisibilité et déchiffrabilité
Les typographes distinguent souvent deux notions.
- La déchiffrabilité désigne la facilité avec laquelle on reconnaît chaque lettre isolément. Elle dépend du dessin : des contrepoinçons ouverts, des lettres bien différenciées (I majuscule, l minuscule et chiffre 1 ; O et 0 ; rn et m), une hauteur d'x généreuse.
- La lisibilité désigne le confort de lecture d'un texte entier. Elle dépend du dessin, mais aussi de la composition : corps, interlignage, longueur de ligne, espacement, contraste avec le fond.
Une police très déchiffrable peut donner un texte peu lisible si elle est mal composée. À l'inverse, une bonne composition améliore nettement une police ordinaire.
Les critères de dessin
- La hauteur d'x : une grande hauteur d'x rend un texte plus lisible en petite taille et à l'écran, au prix de hampes plus courtes. Voir notre article sur l'anatomie de la lettre.
- Les contrepoinçons ouverts : des lettres comme a, e, c, s aux ouvertures larges restent reconnaissables quand le texte est flou, petit ou vu de loin.
- Le contraste modéré : les didones très contrastées sont spectaculaires en grand titre, mais leurs déliés s'effacent en petite taille, surtout à l'écran.
- Les formes distinctes : vérifiez « Il1 », « O0 », « rn/m » dans la police envisagée, en particulier pour des références, des codes ou des mots de passe.
- La famille complète : italique, gras, petites capitales, chiffres adaptés et signes du français (guillemets, espaces fines, œ, accents sur les capitales) sont indispensables pour un texte long.
Un texte long, un écran, une signalétique
Le texte long imprimé
Pour un livre ou un rapport, les caractères à empattements de tradition humane, garalde ou réale restent le choix le plus courant, mais de nombreuses linéales humanistes conviennent aussi. Le confort dépend surtout de la composition. Les familles de la classification Vox-Atypi offrent un vocabulaire pour les mettre côte à côte.
L'écran
Les écrans actuels affichent bien les caractères à empattements, mais les polices conçues ou optimisées pour l'écran restent plus sûres en petite taille : hauteur d'x généreuse, traits pas trop fins, espacement un peu plus large. Les polices variables permettent d'ajuster finement la graisse et parfois la taille optique.
La signalétique
Pour des panneaux lus de loin ou en mouvement, on privilégie des linéales aux formes ouvertes, une graisse moyenne et un espacement généreux. Les écritures script, les capitales enchaînées et les caractères condensés sont à éviter pour les informations essentielles. Notre article sur le brush script revient sur l'usage raisonné des scripts.
La composition : corps, interlignage, longueur de ligne
- Le corps : à l'écran, un texte courant en dessous d'une taille confortable fatigue vite ; mieux vaut juger à l'œil sur les appareils réels que se fier à un chiffre.
- L'interlignage : il doit être d'autant plus grand que les lignes sont longues et que la hauteur d'x est importante.
- La longueur de ligne : les manuels de typographie recommandent généralement des lignes de longueur moyenne pour un texte continu ; trop longues, elles font perdre le début de la ligne suivante ; trop courtes, elles hachent la lecture.
- L'alignement : un texte justifié demande une bonne césure ; sur le web, l'alignement à gauche est souvent plus sûr.
- Le contraste avec le fond : un gris clair sur blanc ou un texte sur photo dégradent fortement la lisibilité.
Accessibilité : ce que disent les référentiels
Pour les contenus numériques, les règles d'accessibilité sont fixées au niveau international par les WCAG (Web Content Accessibility Guidelines) du W3C, et en France par le RGAA, le référentiel général d'amélioration de l'accessibilité, qui s'en inspire. Plusieurs critères concernent directement la typographie (WCAG 2.1, W3C) :
- Contraste minimum : un rapport de contraste d'au moins 4,5:1 entre le texte et le fond pour le texte courant, et de 3:1 pour le grand texte (critère 1.4.3, niveau AA).
- Redimensionnement : le texte doit pouvoir être agrandi jusqu'à 200 % sans perte de contenu ni de fonctionnalité (critère 1.4.4).
- Espacement du texte : aucune perte de contenu quand l'utilisateur augmente l'interlignage à 1,5 fois la taille de police, l'espacement des paragraphes à 2 fois, l'espacement des lettres à 0,12 fois et celui des mots à 0,16 fois (critère 1.4.12).
- Texte en image : on utilise du vrai texte plutôt qu'une image de texte, sauf pour les logotypes ou quand la présentation est essentielle (critère 1.4.5).
En France, l'obligation d'accessibilité des services de communication en ligne découle de l'article 47 de la loi n° 2005-102 du 11 février 2005. Elle s'applique aux organismes publics et à certaines entreprises ; la directive européenne sur l'accessibilité des produits et services (directive (UE) 2019/882) a élargi le champ à de nombreux services numériques à partir de juin 2025. Le site officiel du RGAA détaille les critères et les méthodes de test.
Et les polices « pour dyslexiques » ?
Des polices ont été présentées comme facilitant la lecture des personnes dyslexiques. Les études publiées n'ont pas montré de bénéfice clair et constant par rapport à des polices courantes bien composées ; l'espacement, la taille et la mise en page semblent compter davantage que le dessin des lettres. Si un lecteur préfère une police particulière, le mieux est de lui permettre de la choisir, ce que les navigateurs et les liseuses autorisent.
Vérifier la licence
Dernier critère, souvent oublié : avez-vous le droit d'utiliser cette police pour ce projet ? Impression, site web, application, logo, fichiers livrés au client n'ont pas toujours la même licence. Notre article sur les licences de polices fait le point.
Ce qu'il faut retenir
- Distinguer déchiffrabilité (les lettres) et lisibilité (le texte composé).
- Grande hauteur d'x, contrepoinçons ouverts, contraste modéré et formes distinctes favorisent la lecture.
- La composition (corps, interlignage, longueur de ligne, contraste) compte autant que la police.
- Pour le numérique, respecter les critères du RGAA et des WCAG, notamment le contraste de 4,5:1 et le redimensionnement à 200 %.
Sources
- W3C, Web Content Accessibility Guidelines (WCAG) 2.1, recommandation, critères 1.4.3, 1.4.4, 1.4.5 et 1.4.12.
- Direction interministérielle du numérique (DINUM), Référentiel général d'amélioration de l'accessibilité (RGAA), accessibilite.numerique.gouv.fr.
- Loi n° 2005-102 du 11 février 2005 pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, article 47, sur Légifrance.
- Directive (UE) 2019/882 du 17 avril 2019 relative aux exigences en matière d'accessibilité applicables aux produits et services, sur EUR-Lex ; DGCCRF, « Professionnels : vos produits et services doivent être conformes à la directive "Accessibilité" », economie.gouv.fr.
- Robert Bringhurst, Les Éléments du style typographique, trad. française, Atelier Perrousseaux.
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