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La capitale romaine : la lettre gravée de la colonne Trajane

Écritures · Publié le 2026-10-27

Inscription latine en capitales gravées dans le marbre au-dessus d'une porte, à la base de la colonne Trajane à Rome
L'inscription dédicatoire à la base de la colonne Trajane, à Rome. Photo : MumblerJamie, via Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.

Toutes nos majuscules descendent d'un alphabet gravé dans la pierre de Rome, plus court que le nôtre. La capitale romaine n'est pas seulement un style ancien : c'est la référence à laquelle se mesurent encore les proportions des capitales d'imprimerie, des titres de livres et des inscriptions monumentales.

Trois capitales, trois usages

Les paléographes distinguent plusieurs formes de majuscules latines, qui ne servaient pas aux mêmes supports.

À côté de ces écritures soignées existait une cursive romaine, écrite au stylet sur des tablettes de cire ou à l'encre sur des tablettes de bois. Elle est beaucoup moins connue du grand public, mais c'est elle qui, en se transformant, donnera naissance aux minuscules.

L'inscription de la colonne Trajane

La colonne Trajane, à Rome, a été inaugurée au début du IIe siècle pour célébrer les victoires de l'empereur Trajan sur les Daces. Sur sa base, au-dessus de la porte qui mène à l'escalier intérieur, une inscription de quelques lignes rappelle la dédicace du Sénat et du peuple romain. Ce texte bref est devenu le modèle le plus étudié de toute l'épigraphie latine.

Les raisons de ce statut sont à la fois historiques et pratiques. L'inscription est bien conservée, facilement accessible, et ses lettres sont d'une régularité remarquable. Dès la Renaissance, des humanistes et des architectes en ont relevé les proportions pour en tirer des « alphabets construits » à la règle et au compas. Aux XIXe et XXe siècles, des moulages en ont été réalisés pour des écoles d'art et des musées, et de nombreux caractères d'imprimerie s'en réclament.

Pinceau d'abord, ciseau ensuite ?

Comment obtenait-on ces lettres ? Une hypothèse influente a été formulée par Edward Catich, prêtre américain, peintre d'enseignes et graveur, dans son livre The Origin of the Serif (1968). Selon lui, les lettres étaient d'abord peintes sur la pierre avec un pinceau plat, tenu sous un angle qui change selon les traits, puis creusées au ciseau en suivant ce tracé. Les empattements, les variations d'épaisseur et la forme des courbes seraient la trace du pinceau plutôt qu'une invention du graveur.

Cette thèse est largement reprise dans l'enseignement du lettrage, parce qu'elle fonctionne : un calligraphe qui s'entraîne au pinceau plat retrouve assez naturellement les formes de l'inscription. Elle reste une hypothèse. Les épigraphistes rappellent que les pratiques variaient selon les ateliers, les régions et les époques, et que toutes les inscriptions romaines ne présentent pas la même qualité.

Les proportions : un alphabet de largeurs variables

Ce qui frappe d'abord dans la capitale monumentale, c'est que ses lettres n'ont pas toutes la même largeur. Les calligraphes et les dessinateurs de lettres les regroupent souvent en familles :

Ce classement est un outil pédagogique, pas une règle antique : il permet d'éviter l'erreur la plus courante des débutants, qui consiste à donner à toutes les lettres la même largeur. Un E aussi large qu'un O paraît lourd ; un M étroit paraît étouffé. Dans un mot, ce sont ces différences de largeur, et non un espacement mécanique, qui donnent l'impression d'un gris régulier.

Le contraste et les empattements

La capitale monumentale présente un contraste modéré entre les traits épais et les traits fins, avec un axe incliné pour les courbes : le point le plus fin du O ne se trouve pas exactement en haut et en bas, mais légèrement décalé, comme si la lettre avait été tracée avec un outil large tenu en biais. Les empattements sont souples, raccordés au fût par une courbe, et non ajoutés comme des barres.

Ces deux caractéristiques, l'axe oblique et l'empattement raccordé, se retrouvent dans les capitales des caractères humanistes et garaldes de la Renaissance. Quand on parle de « classique » à propos d'une capitale d'imprimerie, c'est en général à ce modèle que l'on pense. Notre article sur l'anatomie de la lettre détaille le vocabulaire utilisé pour décrire ces formes.

De Rome aux manuscrits médiévaux

Les capitales n'ont pas disparu avec l'Empire. Elles ont continué d'être gravées, plus ou moins fidèlement, et utilisées comme lettres de titre dans les livres. Mais pour copier des textes longs, les scribes ont progressivement adopté des écritures plus rapides et plus arrondies : l'onciale et la semi-onciale, puis, sous les Carolingiens, une minuscule réformée qui est l'ancêtre directe de nos bas-de-casse. Notre article sur la minuscule caroline raconte cette réforme.

Au XVe siècle, les humanistes italiens, qui recherchaient les manuscrits anciens, ont associé ces deux héritages : des minuscules inspirées de la caroline et des capitales inspirées des inscriptions romaines. C'est cette association que les premiers imprimeurs de caractères romains ont fondue en plomb, et que nous lisons encore aujourd'hui.

Étudier la capitale romaine aujourd'hui

Pour un calligraphe ou un graphiste, il existe plusieurs manières d'aborder cette écriture.

  1. Observer des originaux. Les musées archéologiques conservent des inscriptions latines, y compris en France : les collections gallo-romaines de Lyon, Nîmes, Arles ou Narbonne en présentent de nombreuses. La qualité varie, ce qui est instructif en soi.
  2. Travailler au crayon double. Deux crayons attachés ensemble permettent de comprendre la construction des lettres et l'effet de l'angle de l'outil, sans se soucier de l'encre.
  3. Passer au pinceau plat ou à la plume large. Le pinceau plat demande de la pratique mais rend la manipulation des angles plus visible. La plume large produit des capitales plus raides, proches des capitales carrées des manuscrits.
  4. Espacer à l'œil. L'espacement des capitales est un exercice à part entière : on cherche à équilibrer les surfaces blanches entre les lettres, pas les distances entre les fûts.

Pour le choix des outils, voir notre guide des plumes, calames et pinceaux.

Ce qu'il faut retenir

Sources